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Août 1977, Claire Sadoux débarque à Alger avec ses amis. Où dormir ? Récit d’un accueil.

dimanche 15 décembre 2019, par Michel Berthelemy , Claire Sadoux

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Un jour d’août 1977, nous sommes six amis à embarquer au port de Marseille, vers Alger. Après un long voyage, joyeux pour nous mais surtout pour les autres voyageurs qui repartaient vers leur pays, nous débarquons à Alger, émerveillés par cette ville. Nous découvrons un peu, mais partons assez rapidement vers l’aéroport où une septième amie devait atterrir pour passer avec nous ce temps de vacances.

Tout en l’attendant, nous évoquons notre recherche d’un lieu pour passer la première nuit : nous parlons de personnes dont les coordonnées nous avaient été données par d’autres amis, venus le mois précédent. Et voilà qu’un jeune Algérien vient vers nous. Il nous dit qu’il travaille à l’aéroport, qu’il nous a entendu parler et que, si nous le voulons, il nous donne l’adresse de sa grand-mère chez qui il vit avec sa mère et sa sœur et que nous pourrons y passer la nuit. Et qu’ils en seront tous très heureux. Nous lui disons que nous sommes sept, que nous avons les coordonnées d’une personne. Mais il insiste et nous donne l’adresse de sa famille. Nous convenons que nous essaierons d’abord de joindre la personne qui pourrait nous recevoir, et que si ça ne marche pas, nous irons chez lui, même si cela nous semble bien compliqué de débarquer si nombreux.
Après avoir cherché à aller chez la personne dont on nous avait parlé, il s’avère qu’elle n’est pas là. Nous décidons donc d’aller chez la grand-mère, comme cela nous a été proposé. Et lorsque nous arrivons, une jeune adolescente vient ouvrir et annonce à sa grand-mère : « voici les personnes dont nous a parlé mon frère au téléphone ! ». Celle-ci vient nous accueillir, tout en faisant partir d’autres membres de sa famille, en visite chez elle ce vendredi : la maison est trop petite pour nous y accueillir avec eux. Et nous sommes ébahis, ne sachant que dire devant tant de gentillesse et de générosité ! Quel accueil : bien sûr, nous avions pris soin de manger avant d’arriver ainsi à l’improviste, mais la maîtresse de maison nous offre à boire, et des mets préparés pour ses visiteurs arrivés avant nous. Le jeune homme de l’aéroport arrive à la fin de sa journée de travail et il est félicité par sa grand-mère pour nous avoir proposé de venir ici ! Des matelas sont sortis pour que nous puissions nous reposer après cette première journée, et il faut que nous montrions nos sacs de couchage, pour que des draps ne nous soient pas donnés !

Nous comprenons ce qu’accueillir veut dire

Le lendemain matin la grand-mère et sa fille nous disent que nous mangerons le couscous avec eux au repas du soir, avant notre départ pour Constantine et quand nous proposons d’acheter une partie de ce qui sera nécessaire pour ce repas, cela nous est « interdit », avec beaucoup de gentillesse. Nous comprenons alors vraiment ce qu’accueillir veut dire ! Le « petit fils » passe sa journée avec nous, nous faisant visiter Alger. Quelle journée ! Quand nous rentrons en fin de journée, sa jeune sœur, que nous avions vue en pantalon la veille, est vêtue d’une tenue de fête. Son frère nous dit qu’il y a là une famille qui souhaite qu’elle épouse leur fils.
Puis vient le moment de diner. Et, là, nous constatons que nous seuls avons des morceaux de viande pour accompagner le couscous… Nous sommes, que dire …
Puis vient le moment de quitter ces personnes, dont j’ai hélas oublié les prénoms et les noms, mais pas les visages et encore moins la place qu’ils nous ont faite chez eux, à l’improviste. Quelle leçon, mais je n’aime pas ce mot, car il ne s’agissait bien sûr pas d’une leçon. Mais, nous ne pouvions que penser à « l’accueil » que nous réservons aux étrangers à leur arrivée en France !
Notre « guide » nous accompagne une dernière fois pour aller vers la gare routière d’où partira notre car de nuit pour Constantine.

Parmi les souvenirs que je garde il en est encore d’autres : lorsque nous arrivons à Roufi, encore une fois en autocar, nous sommes accueillis à la descente de celui-ci par quelques jeunes du village, qui ont entendu dire que des français arrivaient et qui sont venus pour nous. Là encore, on nous montre le chemin, on nous conduit là où nous pourrons nous reposer, dans le vieux village de maisons troglodytes. Et les échanges se poursuivent tard dans la soirée…
Un autre jour, nous arrivons dans une petite oasis, et là, même accueil. Un jeune homme monte en haut d’un palmier-dattier pour nous offrir les dattes fraîchement cueillies. Et nous sommes toujours sept !
C’est la période du Ramadan. Un autre jour, en fin d’après-midi, alors que nous arrivions à pied dans un village de la Mitidja, une femme nous attend : alors qu’elle n’a rien bu ni mangé depuis le lever du soleil, elle a préparé et épluché pour nous, en nous voyant arriver de loin, de très loin, des figues de barbarie fraîches et désaltérantes. Là encore, que dire de cette attention, de cet accueil ? Sinon, merci !
Une autre fois encore, nous avons été reçus par un militaire, je crois me souvenir, qui nous a ouvert tout grand sa maison et a fait préparer un méchoui en notre honneur pour le lendemain soir.
Et toutes les autres rencontres, ici ou là, les échanges avec ces personnes qui ne nous ont jamais parlé de ce qui s’était passé pendant les années avant 1962. Aucune acrimonie, aucun reproche, aucune porte fermée… bien au contraire ! Je me souviens même que lorsque l’un ou l’autre disait son souhait de venir vivre en France, nous tentions de l’en dissuader, sachant que « notre accueil » ne serait pas celui dont ils avaient fait preuve pour nous !
Bien sûr, nous avons, j’ai été aussi éblouie par la beauté du pays, même si à pied, nous n’en avons bien sûr vu qu’une tout petite, petite partie.

Cela fait déjà très longtemps, mais cela reste dans ma tête et dans mon cœur comme si c’était hier. J’ai bien sûr pensé avec beaucoup d’émotion à chacune de ces personnes pendant les années tragiques qu’a traversées l’Algérie depuis, me demandant où était chacun et chacune… qu’êtes-vous devenus ?
Écrire ces quelques mots, c’est encore vous remercier et vous dire combien vous m’avez appris en ce mois d’août 1977. Quand je parle de ces quinze jours passés dans votre pays, c’est comme si je m’y retrouvais encore à l’heure où je le fais. Et j’aime à imaginer que ces souvenirs m’accompagneront, avec toute la chaleur qu’ils me donnent, jusqu’à la fin de ma vie, avec la lumière, les paysages et les visages que je garde en moi.

Claire Sadoux
5 novembre 2019

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